Violences de masse : la première encyclopédie électronique

Publié le par Jean-Philippe Chognot

Le pari fou de l’historien français Jacques Sémelin - créer une encyclopédie qui rassemblerait les connaissances que nous avons sur les violences de masse qu’a connues le 20e siècle - est devenu réalité début avril avec la mise en ligne de l’Online encyclopedia of mass violence. Ce projet, soutenu par Sciences Po, a l’ambition de devenir un « service public universel ».

Le 20e siècle, siècle du progrès et de la modernité. Mais aussi siècle des crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocides et autres massacres… Jamais une époque n’aura été aussi meurtrière pour les populations civiles. Les exemples des atrocités subies sont nombreux : parmi tant d’autres, le génocide arménien (1915-1916), la famine organisée par l’Union soviétique en Ukraine (1932-1933), la Shoah (1941-1945) ou encore le génocide rwandais (1994). Pour recenser, analyser et expliquer l’ensemble des barbaries endurées par des civils au cours du siècle dernier, le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de l’école Sciences Po a inauguré une nouvelle base de données électronique : Online encyclopedia of mass violence. A terme, cet outil, parrainé par Simone Veil et la sociologue rwandaise Esther Mujawayo, « rassemblera le meilleur de nos connaissances sur les violences de masse » selon l’initiateur et directeur du projet, le chercheur français Jacques Sémelin.

La genèse de ce concept remonte à l’automne 2003. « L’idée m’est venue du simple constat qu’il n’existait pas à l’époque une base de données électronique qui réunisse notre savoir sur ces violences », se remémore l’historien. Les recherches n’ont démarré que l’année suivante en 2004, le temps de clarifier le projet et de rassembler des fonds et des scientifiques. Après quatre années de travail, la base de données est enfin en ligne bien qu’encore largement en chantier. « Le projet est monstrueux de par le sujet lui-même mais aussi de par la somme de travail que cela représente, explique Jacques Sémelin. Son caractère énorme justifie qu’on avance très lentement. Et puis, nos fonds limités ne nous permettent pas de progresser rapidement. » Ce problème empêche également la traduction en français de la base de données pour l’instant rédigée exclusivement en anglais.

 

Eviter toute instrumentalisation

L’encyclopédie a été confrontée à un autre dilemme, pas si anecdotique qu’il peut paraître au premier abord : son titre. C’est plus précisément l’emploi du mot « génocide » qui était problématique. Le directeur du projet raconte : « A l’origine, j’avais pensé au titre ‘Encyclopédie des massacres et génocides’. Mais quand j’ai mis en place le comité de pilotage avec différents collègues, nous avons discuté de cette notion et nous nous sommes rendu compte que le mot ‘génocide’ est soumis à toutes sortes d’instrumentalisations politiques et communautaires. » L’expression « violences de masse », « plus neutre et plus générale », a été préférée. Elle englobe « les génocides mais aussi les massacres, les nettoyages ethniques, les famines organisées, et toutes les autres violences à l’encontre de civils. »

Toujours dans le but d’éviter toute instrumentalisation et de s’assurer une crédibilité, le processus d’approbation de chaque article de l’encyclopédie est très rigoureux et encadré. « Tous les contributeurs doivent suivre des recommandations méthodologiques très précises, avertit Jacques Sémelin. S’ils ne les respectent pas, leurs papiers ne sont pas pris. » Une fois un texte rédigé, il est soumis à l’évaluation de deux pairs qui le lisent et donnent leur avis. L’auteur doit alors prendre en compte leurs remarques. C’est seulement après ce stade que le texte peut entrer dans sa phase de mise en ligne. C’est pourquoi le développement de l’encyclopédie est très lent. Jacques Sémelin prévient : « Nous serons encore occupés par ce projet pendant plusieurs années. »

Si la direction du projet réussit à lever la barrière du financement, cette encyclopédie en ligne a l’ambition de devenir un « service public universel » selon l’expression de l’historien. « C’est important que des scientifiques mettent en place un outil professionnel avec des recherches très approfondies pour qu’on ne puisse pas réécrire l’histoire, se réjouit la marraine Esther Mujawayo, rescapée du génocide rwandais de 1994. Si l’on écrit noir sur blanc ce qui s’est déroulé dans le passé, cela pourra peut-être prévenir de futurs massacres. »

Jean-Philippe Chognot

 

www.massviolence.org

Pour Médias France Intercontinents : http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/PolitiqueDiplomatie/2439.asp

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Publié dans International

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