L’«immeuble de L’Orient», un trésor architectural et historique bientôt restauré

Publié le par Jean-Philippe Chognot

L-Orient.jpgIl restera à jamais l'« immeuble de L'Orient ». Le bâtiment édifié dans les années 1920 est le dernier vestige du Beyrouth d'avant la guerre civile, aux abords des nouveaux souks ultramodernes. En ruine depuis 1975, l'édifice devrait être restauré d'ici à trois ans.

Un anachronisme, une anomalie, un mirage... Les ruines de l'« immeuble de L'Orient » dénotent, dans le centre-ville neuf et aseptisé de Beyrouth. Au cœur des nouveaux souks, il côtoie des bijouteries clinquantes, des friperies tape-à-l'œil et des bistrots sans cachet. Sa présence débraillée paraît être un alibi d'authenticité en ce royaume de modernité. La bâtisse, bien qu'en guenilles et couverte de stigmates, recèle toujours le charme suranné des temps jadis.

« C'est un bâtiment extraordinaire comme on n'en fait plus, assure Christian Merville, qui était à l'époque à L'Orient. Ses dimensions sont impressionnantes, avec des pièces de six mètres sur cinq et une hauteur de plafond de plus de quatre mètres. »

L'édifice, dont la façade ocre semble l'œuvre d'une dentellière, sort de terre dans les années 1920, sous le mandat français. Au cours de la décennie suivante, l'immeuble est acheté par la Société foncière pour la construction des frères Asseily. Ils y installent les bureaux de leur usine de filature et y accueillent rapidement leur plus illustre locataire.

« À l'origine, les locaux de L'Orient se trouvaient dans un bâtiment mitoyen. En grandissant, le journal s'est naturellement installé dans l'immeuble des Asseily, raconte le journaliste. Au fil des années, L'Orient a grappillé de plus en plus de bureaux jusqu'à en occuper la quasi-totalité. À la fin, notre imprimerie était au sous-sol, notre rédaction s'étalait sur les trois premiers niveaux et l'administration était au quatrième. » Le quotidien d'expression française cohabite alors avec la Banque de Syrie et du Liban et avec les Asseily, respectivement au quatrième et au deuxième palier.

 

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 Les derniers potins

Désormais, l'un des piliers de L'Orient-Le Jour, Christian Merville, remonte dans le temps avec délectation : « L'atmosphère était très particulière car nous étions dans l'une des principales artères commerciales de Beyrouth : la rue Trablos. Il y avait même des magasins au rez-de-chaussée de L'Orient : la boutique de vêtements féminins Clauda, l'enseigne de linge de maison Domtex ou encore le joaillier Daou. Nous étions vraiment au cœur de la cité. »

Et au cœur de la vie politique libanaise. L'idéal pour exercer son métier de journalisme. La rédaction était notamment à proximité du Parlement et de plusieurs ministères. « À la fin des séances parlementaires ou des conseils des ministres, les hommes politiques se retrouvaient au restaurant Ajami pour casser la croûte. Il nous suffisait alors de traverser la route pour connaître les derniers potins », sourit Christian Merville, le regard malicieux.

La lune de miel entre L'Orient et son immeuble se termine en juin 1971, lorsque le quotidien fusionne avec son concurrent Le Jour. La nouvelle entité quitte le centre-ville et s'installe dans le bâtiment d'an-Nahar à Hamra. « Le déménagement a été perçu comme un exil, confie l'éditorialiste, le visage grave. Depuis lors, je ressens toujours un petit pincement au cœur lorsque je repasse près de nos anciens locaux. »

 

Restauré d'ici à 2013

Le départ du journal précède de peu la déchéance de son enceinte historique. Cette dernière sera en effet désertée en 1975, dès les premiers mois de la guerre civile. « Je me suis rendu dans l'immeuble pendant la guerre ; il y avait des monticules de sable qui dissimulaient des pièces d'artillerie », relate Christian Merville. Les centaines d'impacts de balles qui recouvrent, encore aujourd'hui, la façade du bâtiment sont autant de témoignages de ces années fratricides. Depuis la fin de la guerre, la bâtisse n'a jamais été réhabilitée.

Cela devrait bientôt changer. La ruine fait en effet partie des trois cents édifices sélectionnés, à la fin des années 1990, par Solidere (Société libanaise pour le développement et la reconstruction). « Les propriétaires des immeubles sélectionnés ont pour obligation de leur redonner leur apparence d'origine », rappelle-t-on à Solidere. L'« immeuble de L'Orient » devrait donc être restauré d'ici à 2013 dans le cadre de la seconde phase du projet des nouveaux souks.

Que deviendra-t-il une fois remis en état ? Rien ne filtre. La société Orient 12 Marfa' SAL, dont le principal actionnaire est Abdallah Wehbé Tamari et à qui la famille Asseily a cédé son bien en 2008, ne souhaite pas communiquer sur le sujet pour l'instant. L'ancien propriétaire Georges Asseily donne toutefois un indice. « J'ai entendu dire que l'immeuble pourrait devenir un centre commercial, mais je n'ai pas plus d'informations », révèle-t-il. « La bâtiment va devenir une ruche, conclut Christian Merville. Mais, quoi qu'il arrive, nos fantômes continueront à hanter les lieux. »

Jean-Philippe Chognot

 

Article publié dans le quotidien libanais L'Orient-Le Jour, du 01/09/2010.

Publié dans International

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